
Le cas Sofri : un jugement honteux
di Carlo Ginzburg
da Le Monde, 3 febbraio 2000
Sofri, comme Dreyfus ?
L'éditorial du Monde en date du 26 janvier (« Italie,
le pardon
sélectif ») évoquant
l'arrêt de la cour d'appel de Venise qui a confirmé
les
condamnations antérieures d'Adriano
Sofri, Ovidio Bompressi et Giorgio Pietrostefani
à vingt-deux ans de prison
rappelle que le signataire de ces lignes avait comparé
ce
scandale judiciaire à l'Affaire.
C'est vrai, encore que je n'aie
été ni le premier ni le dernier. Il y a deux ans,
cette
analogie a été l'objet
d'une discussion publique à l'université de Rome :
parmi les
interventions, je me souviens de celle,
rigoureuse et passionnée, de Pierre
Vidal-Naquet. Naturellement, parler
d'analogie entre l'affaire Dreyfus et l'affaire Sofri
(j'emploie cette expression pour abréger,
mais je me réfère en même temps à ses
deux camarades) signifie tenir compte
- comme toujours quand il s'agit d'analogies,
historiques ou non - des convergences
et des divergences.
Les personnages sont très
différents, le contexte est très différent ;
les deux affaires
ont en commun leur longueur exorbitante
(dans le cas italien, huit décisions de justice
se succédant sur plus de dix
ans). Elles ont aussi la même particularité décisive :
dans
l'un et l'autre cas, des innocents
ont été condamnés de façon répétitive.
Aujourd'hui, en Italie, la culpabilité
d'Adriano Sofri et de ses camarades est aussi mise
en doute par une grande partie de
l'opinion publique modérée. L'un de ses
traditionnels et influents porte-parole,
le journaliste Indro Montanelli, a accueilli l'arrêt
des juges de Venise avec embarras
et déception, allant même jusqu'à demander
au
président de la République
Ciampi de prendre l'initiative de gracier les trois
condamnés (le Corriere della
sera du 26 janvier).
La déception de Montanelli
est compréhensible. De nouveaux éléments
présentés par
la défense avaient réussi
à réactiver un marathon judiciaire qui était
censé être arrivé
à sa conclusion définitive :
cela, la loi italienne ne l'autorise que dans des
circonstances exceptionnelles.
On voyait ainsi se dessiner la
possibilité de liquider une affaire qui était devenue
encombrante. Mais ces éléments
ont été jugés insignifiants, et le dernier
jugement
rendu a confirmé les condamnations
antérieures. Sofri est retourné dans la prison de
Pise, où il a déjà
passé deux ans et demi et où il devra rester jusqu'à
la fin de 2017.
Bompressi et Pietrostefani sont, pour
le moment, introuvables. L'avocat de la défense,
Me Alessandro Gamberini, a, une
fois de plus, introduit un recours. La parole est
maintenant de nouveau - pour
la cinquième fois ! - à la Cour de cassation.
Sur cette affaire que j'ai suivie
depuis le début, en 1988, j'ai écrit un livre (
Le Juge et
l'Historien. Considérations
en marge du procès Sofri, Verdier, 1997). Dès la
première
page, par honnêteté envers
le lecteur, j'y précise que ce qui m'a incité à
écrire ce livre
est l'amitié qui me lie depuis
de nombreuses années à Adriano Sofri, et ma certitude
morale de son innocence.
Utilisant l'expérience accumulée
en travaillant sur des procès de l'Inquisition aux XVIe
et XVIIe siècles, j'ai
analysé les actes du premier procès (l'édition
italienne est de
1991 ; j'ai rédigé
spécialement pour l'édition française un
supplément sur les
développements ultérieurs
de l'affaire). La conclusion à laquelle je suis arrivé,
et que
je présente de manière
analytique dans mon livre, est en résumé celle-ci :
les
accusations de Leonardo Marino ne
sont étayées par aucune preuve, confirmées
par
aucune vérification. Nul témoin
n'assistait à la brève conversation au cours de
laquelle
Sofri, après une réunion
tenue à Pise, aurait convaincu Marino de tuer Calabresi
(conversation toujours niée
par Sofri) ; pas même Pietrostefani, comme Marino
lui-même a fini par l'admettre,
en revenant sur ses premières accusations.
La description de l'attentat donnée
par Marino diverge parfois de façon spectaculaire
de celle fournie à l'époque
par de nombreux témoins oculaires. S'y ajoute une
circonstance inquiétante, tue
d'abord, puis fortuitement révélée au cours
du premier
procès : les rencontres
nocturnes de Marino avec les carabiniers, dont il n'a été
rédigé
aucun procès-verbal et qui
ont débuté seize jours avant qu'il remette ses confessions
aux magistrats chargés de l'instruction.
En fin de compte, il s'avère
que beaucoup des révélations de Marino sont
incontrôlables, parce que les
preuves matérielles du crime sont introuvables (le
pistolet), perdues (les vêtements
que portait Calabresi le jour du crime), ou détruites.
Je l'ai répété
une infinité de fois, mais je veux encore le rappeler ici :
les fragments du
projectile trouvés dans le
cadavre du commissaire, de même que la voiture volée
par
ses agresseurs puis abandonnée
à proximité du lieu de l'attentat, ont été
détruits par
la police judiciaire de Milan. Les
premiers par manque de place (!), la seconde parce
que la vignette quinquennale de circulation
1978-1983 n'avait pas été acquittée (!).
La destruction de la voiture a été
effectuée le 31 décembre 1988, alors que
l'instruction concernant Sofri et
les autres inculpés était déjà en
cours.
La disparition des preuves matérielles
a été évoquée, en des termes très
allusifs,
presque pudiques, par le substitut
du procureur au cours du procès qui vient de se
clore. Il est clair que cette disparition
a très gravement limité le travail des experts sur
les fragments de projectile et sur
l'accident subi par la voiture des agresseurs (selon le
témoignage de Marino, contredit
en de nombreux points par un témoin).
Mais d'autres éléments
nouveaux sont apparus, qui ont éclairé rétrospectivement
la
personnalité de Leonardo Marino.
On savait déjà que, jusqu'à la veille de
son repentir,
il avait participé à
des vols à main armée. Maintenant, Marino a admis
avoir fréquenté
les maisons de jeu du Val d'Aoste.
On savait que, pendant des années, Marino avait
passé son temps à demander
de l'argent à droite et à gauche. On a aussi appris
que,
couvert de dettes à la veille
de son repentir, il a soudain réussi à améliorer
l'état de
ses finances au point de pouvoir acheter
pour ses enfants, en quelques années, des
appartements valant plusieurs centaines
de millions de lires. Un proverbe dit que le
crime ne paie pas : mais le repentir,
apparemment, si.
Comme je l'ai déjà
dit, rien, de l'aveu même de Marino, n'est venu étayer
l'accusation
qu'il a portée contre Sofri
et Pietrostefani en les désignant comme ceux qui ont
organisé le crime. Contre ceux-ci,
on n'a que la parole de Marino : c'est à prendre ou
à
laisser.
Dans le cas de Bompressi, les choses
sembleraient différentes, dans la mesure où il
existerait une possibilité
de preuve, en la personne de la compagne de Marino,
Antonia Bistolfi. Je dis bien « existerait »
car, comme je l'ai montré dans mon livre,
cette preuve présumée
n'a aucune valeur : les accusations d'Antonia Bistolfi se
réduisent à du verbiage,
à des propos sans queue ni tête.
Devant l'imminence du dernier procès,
Marino a tout d'un coup avoué ce qu'il avait nié
pendant des années : qu'il
avait confié à Antonia Bistolfi, mère de
ses enfants, à une
date antérieure à son
« repentir », qu'il avait participé
à l'assassinat de Calabresi. Au
cours du procès, Adriano Sofri
a démontré que, dans les déclarations de
Marino et
d'Antonia Bistolfi concernant une
manifestation à Massa Carrara, on retrouve la même
erreur (une confusion entre samedi
et dimanche), signe que ces déclarations
dépendent d'une source commune :
belle démonstration philologique, à laquelle les
juges n'ont accordé aucun poids.
La Cour de cassation, dans un arrêt
du 23 octobre 1992, avait annulé les
condamnations prononcées l'année
précédente par la cour d'appel de Milan, pour
graves vices de méthode et
de logique, presque tous liés à l'absence de vérification
des accusations de Marino. Or, si
Marino s'est confié à Antonia Bistolfi, le témoignage
de celle-ci ne peut plus constituer
une confirmation indépendante des propos de
Marino. Ce point, de toute évidence
décisif, a une portée générale. Si
une accusation
qui n'est confirmée par rien
suffisait à faire condamner une personne, alors nous
assisterions au triomphe des calomniateurs.
J'ai assisté à la
quasi-totalité des séances du procès (qui
s'est tenu à Mestre, les
salles de tribunal disponibles à
Venise n'offrant pas suffisamment d'espace). Sur le
moment, l'atmosphère m'a semblé
très différente de celle des procès précédents,
que
j'avais suivis par intermittence.
L'attitude de la cour - composée du président
Giorgio et
de ses deux assesseurs, les juges
Zampetti et De Nicolo - était très courtoise.
La présentation du dossier
extrêmement embrouillé, faite par le juge De Nicolo
dans la
première phase du procès,
frappait par sa précision et sa lucidité. Enfin,
ai-je pensé,
quelqu'un de sérieux, de bien
préparé, d'intelligent. Cette impression, qui n'était
pas
seulement la mienne, a été
confirmée par les interventions de De Nicolo au cours
du
procès : incisives, précises,
bien loin du bavardage, de la vacuité, pour ne pas dire
plus, dont les juges des procès
précédents avaient fait exhibition ; elles
recouraient à
la documentation du recueil Sentenze :
come sono stati condannati Sofri, Bompressi
e Pietrostefani (Jugements :
comment ont été condamnés Sofri, Bompressi
et
Pietrostefani), publié par
Adriano Sofri aux éditions Sellerio (Palerme, 1997).
Puis est venu le jugement final.
Je me suis demandé : est-il possible que quelqu'un
d'aussi intelligent et bien préparé
que le juge De Nicolo ait retenu comme preuves les
accusations de Marino, au moment même
où s'écroulait le seul témoignage qui les
étayait (et qui était
déjà inconsistant), celui de sa compagne, Antonia
Bistolfi ? Est-il
possible qu'une personne dont l'esprit
est aussi lucide n'ait pas eu le moindre doute
sur la culpabilité de Sofri,
Bompressi et Pietrostefani ? Est-il possible que la fragilité
de
l'accusation, fondée sur la
seule parole d'un repenti, n'ait pas conseillé un
acquittement par insuffisance de preuves,
ainsi que le définissait notre vieux code
pénal ? Je me suis posé
ces questions et je me suis dit : l'intelligence sert à
beaucoup
de choses, y compris à faire
taire la conscience.
On pense souvent à la justice
comme à une abstraction. Au cours de ce procès,
j'ai vu
les juges, des hommes de chair et
d'os, faire la queue, mêlés au témoins, aux
accusés et au public, devant
la machine à café. Je parle de De Nicolo, parce
qu'il
m'est apparu comme une personne de
valeur. Si j'étais chrétien, je lui rappellerais
les
paroles de l'épître aux
Hébreux : « C'est chose effroyable que
de tomber aux mains
du Dieu vivant » (X, 21).
Je ne le ferai pas, parce que je ne suis pas chrétien et
que
je ne crois pas en Dieu. Et cela ne
m'intéresse pas de connaître les sentiments
qu'éprouve le juge Nicolo quand
il se regarde le matin dans la glace.
Les prémices de cette histoire,
qui dure depuis treize ans, remontent à trente et un
ans : l'attentat sanglant du
12 décembre 1969 contre la Banque de l'agriculture
de
Milan et la mort tragique du cheminot
anarchiste Giuseppe Pinelli. Commençait le
temps des massacres, des attentats
dans les trains, des menaces de coup d'Etat, des
complots noirs ourdis par les services
secrets et les extrémistes de droite. A cette
époque, qui abonde en mystères
jamais éclaircis, en a succédé une autre,
féroce et
trouble, celle du terrorisme de gauche,
qui s'est achevée avec l'enlèvement et
l'assassinat d'Aldo Moro.
Quand Leonardo Marino s'est dénoncé,
en 1988, les enquêteurs ont cherché à
présenter le meurtre de Calabresi
comme formant un lien entre les deux phases : le
premier cas de terrorisme de gauche
en Italie, qui aurait été décidé - disait-on
alors - à
la majorité par l'exécutif
de Lotta continua. Les participants présumés de
cette réunion
sont tombés des nues, et la
thèse de l'assassinat mis aux voix a, depuis, été
laissée
de côté : mais pas
celle de l'implication de Lotta continua comme organisation, thèse
démontrée, selon la
cour, par le rôle de commanditaires attribué à
Sofri et à
Pietrostefani. L'ancienne thèse
est revenue à la surface, de manière imprévisible,
deux jours après la fin du
procès, dans une interview de Me Maris, défenseur
de
Marino, par une journaliste du Corriere
della Sera (26 janvier). « Je n'exclus pas, a
dit Me Maris, que Sofri soit
intimement convaincu de son innocence personnelle ».
« Expliquez-vous mieux »,
a demandé la journaliste. Et Me Maris de ressortir
l'histoire
de « l'exécutif
de Lotta continua » qui aurait approuvé, « sans
le vote de Sofri »,
l'exécution de Calabresi. Marino
se serait alors précipité à Pise pour consulter
Sofri.
« Peut-être le "feu
vert" découle-t-il d'un malentendu », a
dit Me Maris.
Un malentendu ? Pendant des
années, Marino a affirmé que Sofri, lors de cette
brève
rencontre à Pise, lui avait
promis l'impunité, en lui garantissant formellement la
protection d'un industriel de Reggio
nell'Emilia dont il n'a pas dit le nom (et qui,
naturellement, n'a jamais été
identifié). Et aujourd'hui, le procès terminé,
voilà que
l'avocat de Marino annonce à
la presse qu'entre Sofri et son client il y a eu un
malentendu ! « Il
s'agit seulement d'hypothèses », a expliqué
Maris, quand on lui a
fait remarquer ( L'Unita du 28 janvier)
que ses affirmations, si elles avaient été émises
pendant le procès, auraient
pu modifier l'attitude des juges. Mais il ne s'agit pas ici des
suppositions plus ou moins fondées
de Me Maris ; il s'agit des paroles qui, selon son
client Leonardo Marino, auraient été
prononcées par Adriano Sofri à Pise, le 13 mars
1972. Si Leonardo Marino a dit la
vérité (ce qui n'a jamais été prouvé),
aucun
malentendu n'était possible.
S'il y a eu malentendu, alors Leonardo Marino ment :
mais s'il a menti sur sa rencontre
avec Sofri, tout l'édifice de ses accusations et de ses
pseudo-aveux s'effondre.
Détails, dira-t-on. Mais
c'est sur ces détails que s'est décidé le
sort de trois personnes.
Elles ont été, durant
plus de dix ans, l'objet d'un acharnement judiciaire où
la férocité
s'alliait à l'incurie, dont
les argumentations ont violé, comme cela a été
mis en
évidence à de multiples
reprises (y compris par le signataire de ces lignes), les règles
de la logique la plus élémentaire.
Pourquoi cet acharnement ?
Les racines de cette affaire judiciaire hors normes
plongent, nous l'avons vu, dans un
terrain obscur, trouble, sanglant. Les éléments
troubles n'ont pas manqué dans
ses phases successives : il suffit de penser aux
rapports, jamais tirés au clair,
entre Marino et les carabiniers. Mais il est difficile
d'échapper à l'impression
que, depuis des années, la scène de cette affaire
n'est plus
tant dominée par le calcul,
si ignoble soit-il, que par l'obligation de répéter,
par la
reformulation, lâche et rageuse,
de vieux clichés.
Je donnerai un seul exemple. Dans
son réquisitoire, le substitut du procureur de la
République a défini
Adriano Sofri comme « un mauvais maître ».
Peut-être le
substitut ne lit-il pas les journaux.
Peut-être ne sait-il pas qu'il y a deux ans, une
délégation venue de
Sarajevo - des dizaines de personnes, hommes femmes et
enfants - s'est rendue à
la prison de Pise pour rencontrer Adriano Sofri, qui y était
détenu, et lui dire sa gratitude
pour l'aide qu'il avait apportée à leur ville en
risquant
plusieurs fois sa vie durant l'interminable
siège. Peut-être le substitut ne sait-il pas ou
ne se souvient-il pas qu'Adriano Sofri,
déjà condamné mais en attente d'un jugement
définitif, a sauvé,
en intervenant personnellement dans une situation extrêmement
dangereuse, trois Italiens d'une organisation
internationale qui avaient été enlevés
par un groupe tchétchène.
Si l'Italie avait beaucoup de mauvais
maîtres de ce genre, le pays serait meilleur. Ce
que l'on ne pardonne pas à
cet homme, l'un des plus nobles, les plus généreux,
les
plus courageux que je connaisse, c'est
son orgueil, sa lutte obstinée pour défendre
son honneur et la vérité.
(Traduit de l'italien par François
Maspero).© Carlo Ginzburg/ Le Monde Carlo
Ginzburg