[English]Sofri:
the case

[Bosna]Slucaj
Sofri


[Deutsch]Der Fall
Sofri

Le juge et l'historien.
le livre de la semaine
de Libération
9 octobre 1997

 

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Carlo Ginzburg et Jacqueline Risset
Le Monde, 11 octobre 2000

Il faut aider Adriano Sofri
Jacqueline Risset
Le Monde, 29 Janvier 1997

La condamnation définitive d'Adriano Sofri, ex leader de Lotta Continua, et de Giorgio Pietrostefani et Ovidio Bompressi, à 22 ans de prison, pour un délit d' il y a 25 ans, par la Cour de Cassation italienne, après un procès qui dure depuis 1988 (7 sentences successives, jusqu'à la dernière, inattendue, féroce, de mercredi dernier), équivaut pratiquement, étant donné l'âge des accusés (plus de cinquante ans), à une condamnation à perpétuité.

Il ne s'agit pas dans ce cas d'une histoire "italo-italienne", mais d'une mise en question extrêmement grave de l'histoire de plus d'un quart de siècle (depuis mai 68), et du problème de la justice tel qu'il se pose aujourd'hui, dans plusieurs pays. Et ce qui s'y joue a bien des rapports, sans doute, avec ce qu'a été l'affaire Dreyfus pour le début du siècle. Il s'agit en ce cas aussi, probablement, d'une condamnation d'innocents, qui ont tous trois choisi de se constituer à la justice (Pierstefani, qui vit à Paris, aurait pu bénéficier de la prescription prévue par la loi française). Adriano Sofri se considère comme "séquestré", et tous trois refusent de demander la grâce, ce qui serait pour eux une admission de culpabilité. Mais déjà un large mouvement d'opinion se dessine, en vue de la grâce ou d'une révision du procès. Avec un élément extraordinaire: l'un des juges de la Cour de Cassation qui a émis le dernier verdict, Alfonso Malinconico, a déclaré hier que les condamnés devraient être graciés: "Le cas de Sofri et des autres est un cas particulier qui devrait être examiné avec beaucoup d'attention, et situé socialement et historiquement dans une vision qui n'ait rien à voir avec la vision des magistrats".

En décembre 1969, un groupe d'extrême droite et appartenant aux services secrets "déviés" plaçait une bombe à la Banque de l'Agriculture à Milan, faisant 16 victimes. La police décida alors d'attribuer l'attentat aux anarchistes. L'un d'entre eux, Giuseppe Pinelli, meurt en tombant de la fenêtre du bureau du commissaire Calabresi, où il était interrogé, au quatrième étage. Enquête obscure et embrouillée (la police soutiendra un temps que Pinelli aurait sauté tout à coup, "d'un bond félin"). Indignation de la gauche, en particulier du journal de Lotta Continua, dirigé par le jeune normalien de Pise Adriano Sofri, qui lance (il n'est pas le seul) une violente campagne contre le commisaire Calabresi. Lequel porte plainte. Enquête; le commissaire est absous. En mai 72, il est assassiné devant sa porte à Milan. Enquête obscure et embrouillée. On arrête, puis relâche, à deux reprises, trois personnages d'extrême droite. En 1988, un vendeur de crêpes "repenti" qui avait appartenu à Lotta Continua décide, semble-t-il, de faire des aveux spontanés. Il aurait été le chauffeur du crime, qui aurait été ordonné et ourdi par Adriano Sofri. Mais il apparaît vite (les carabiniers eux-mêmes le déclarent) que les aveux spontanés avaient été provoqués et élaborés pendant quinze jours dans une caserne, à la présence d'un officier des services secrets.

Les témoignages de Marino sont contradictoires, et connaissent plusieurs versions différentes. Adriano Sofri se défend patiemment, décide de défaire par le raisonnement et la démonstration claire cet édifice construit pour l'accabler. Edifice branlant, par ailleurs. En effet, à part les contradictions et le caractère infiable de Marino, tous les corps du délit ont mystérieusement disparu (les projectiles, la voiture des assassins, les vêtements de Calabresi). Les magistrats ne semblent pas soucieux de se demander qui a tué Calabresi, mais seulement préoccupés d'affirmer la fiabilité du témoin Marino. Aucune preuve. Une "volonté punitive" contre le mouvement qui a été, selon Rossana Rossanda; "le plus inventif et le moins redoutable de tous", le seul qui n'ait cessé de se proclamer hostile à la lutte armée.

L'historien Nicola Tranfaglia rappelle ces jours-ci que pour comprendre les évènements des premières années 70 il est nécessaire de connaître le contexte - un contexte alors peu connu, et soigneusement dissimulé, mais qui n'a cessé depuis d'émerger de façon de plus en plus claire et indéniable - et qui consistait en gros en ceci, que la classe dirigeante au gouvernement pratiquait une "stratégie de la tension" avec la complicité des services secrets, des extrémistes de droite et de pouvoirs occultes d'origines diverses, avec des alliances internationales secrètes. La lutte interne avait donc lieu entre ceux qui avaient juré fidélité à la Constitution et qui la trahissaient quotidiennement, et les nouvelles générations, convaincues de pouvoir susciter une révolution de rues. Il n'existait pas alors d'Etat neutre, mais un "gouvernement invisible" (selon l'expression de Noberto Bobbio) plus fort que le gouvernement officiel. Adriano Sofri a sans doute été le premier à saisir alors l'alliance entre fascistes, services secrets et ministère de l'Intérieur. Après la dissolution de Lotta Continua, intellectuel remarquable, lucide et passionné, à la grande limipidité de style et d'être, il a dirigé le journal "Reporter", et récemment ses correspondances de Sarajevo dans l'"Unità" impressionnaient par l'intelligence politique et la générosité humaine. Actuellement, ses amis de Cécénie préparent une intervention en sa faveur. Cohn-Bendit organise une mobilisation internationale. Et Carlo Ginzburg, dont l'objet d'étude est l'histoire médiévale, a déjà publié dans son livre Le juge et l'historien, Einaudi, 1991, ses observations sur les actes du procès Sofri, alors en cours, qu'il définit un procès "inquisitorial", où il retrouve les méthodes appliquées un temps dans les procès contre les sorcières. Une intervention des intellectuels français apparaît urgente.