Le Monde, Mercredi 18 mars 1998

POINT DE VUE

Il faut réviser le procès Sofri, au nom du bon sens

par Umberto Eco

La réponse judiciaire à la demande de révision du procès Sofri devrait être connue en Italie mercredi 18 mars. Sur la foi d'un témoignage de "repenti", Adriano Sofri a été condamné le 22 janvier 1997, ainsi que deux autres anciens militants du mouvement contestataire Lotta continua, Ovidio Bompressi et Giorgio Pietrostefani, à vingt-deux ans de prison, au terme de sept procès. Tous trois répondaient de l'accusation d'avoir assassiné, le 17 mai 1972, le commissaire de police Luigi Calabresi. Ce verdict a déclenché, en Italie et en France, une intense controverse et une campagne de soutien aux trois anciens militants qui clament leur innocence. La revue Micromega et Umberto Eco ont autorisé Le  Monde, qui les en remercie, à publier la traduction d'un "plaidoyer logique" que l'auteur du Nom de la Rose avait fait paraître dans cette revue en 1997 (no 3).


Les arguments des négationnistes pour invalider chaque témoignage sur l'Holocauste sont nombreux. Une de mes étudiantes en sémiotique, Valentina Pisanty, a soutenu récemment sa thèse de troisième cycle sur la logique négationniste. J'avais demandé à la candidate non pas de manifester ses propres croyances sur la réalité de l'Holocauste, ni même de décider si les documents produits par les uns ou les autres étaient authentiques - c'est là la tâche des historiens -, mais uniquement de mettre en lumière les processus logiques employés par les négationnistes en analysant certains documents ou témoignages.

Je ne citerai que deux arguments-types. Les négationnistes essaient de prouver que le Journal d'Anne Frank était un faux (en s'appuyant sur le fait évident qu'il a subi divers processus d'édition). L'un de leurs points forts est : les clandestins de Prinsengracht étaient obligés de brûler leurs déchets, et la fumée noire de la cheminée aurait dû attirer l'attention des voisins, qui auraient pu signaler le phénomène à la Gestapo. Il est invraisemblable que personne ne s'en soit aperçu.

L'argument est imparable, si ce n'est qu'il présuppose que le Journal raconte des choses fausses ; en réalité, il ne tient pas compte d'un fait capital : quelqu'un a fini par s'en apercevoir et en a informé la Gestapo, puisque, fût-ce avec quelque retard, les clandestins ont été découverts.

Second argument : un survivant des camps d'extermination dit qu'à Treblinka il y avait une montagne de vêtements haute de 35 à 40 mètres. Les négationnistes arguent qu'une montagne d'une telle dimension serait l'équivalent d'un immeuble de quinze étages, que les vêtements ne pourraient être amassés à une telle hauteur sans l'aide d'une grue, qu'elle aurait un invraisemblable diamètre d'environ 140 mètres et une base de 4 805 mètres carrés. Il n'y avait pas de place pour cette montagne dans le camp. D'où la conclusion : le témoin ment.

L'argument, mathématiquement parfait, est rhétoriquement faible, car il ne tient pas compte du fait que toute personne - surtout si elle vient de réchapper d'une expérience atroce, ou, plus encore, si elle l'évoque au bout d'un certain temps - tend à construire des hyperboles. C'est comme si quelqu'un, à propos d'une de ses expériences, nous disait que ses cheveux se sont dressés sur sa tête et que nous argumentions en nous fondant sur des principes scientifiques pour démontrer que les cheveux ne peuvent se placer en position verticale rigide. C'est évident : avec cette hyperbole, le témoin entendait affirmer que ce qu'il a vu était terrible et qu'il a éprouvé de la peur. C'est là-dessus qu'il faut discuter si l'on veut raisonner au nom du bon sens.

Etudier la logique du négationnisme peut se révéler bien plus important que s'obstiner à prouver que quelque chose s'est effectivement produit. En effet, la négation de ce quelque chose s'annule par la façon perverse dont on raisonne sur les preuves et les indices. Et l'on peut prouver qu'un jugement est erroné lorsqu'on réussit à mettre en lumière, dans les plis de l'argumentation, l'existence du pré-jugé.

L'article de l'historien Carlo Ginzburg "Sofri, la justice humiliée" ( Micromega, 2, 1997), que j'ai lu en même temps que son livre Le Juge et l'Historien, écrit à la suite du premier procès Sofri, se réfère, me semble-t-il, à l'argumentation des négationnistes. Le problème du négationnisme - je ne parle pas des révisionnistes, plus prudents, car on peut toujours discuter du nombre des victimes de l'Holocauste, six ou cinq millions, cela fait moralement peu de différence -, c'est qu'on peut contester ou interpréter de façon différente n'importe quelle preuve, à partir du moment où l'on est persuadé qu'au départ il n'y a pas eu d'Holocauste.

Je ne suis pas imprudent et cynique au point de comparer l'affaire Sofri à l'Holocauste. Ce serait comparer entre une affaire judiciaire concernant trois personnes et une gigantesque tragédie historique. Mais je me suis intéressé aux modes de raisonnement. Les modes de raisonnement peuvent être les mêmes, qu'il s'agisse de démontrer que les chrétiens doivent être jetés aux arènes ou de condamner Sacco et Vanzetti, indépendamment de la quantité d'êtres humains en jeu.

Les arguments de Ginzburg sont convaincants même pour quelqu'un qui, comme moi, n'a pas été lié à Sofri par un militantisme commun ou une longue fréquentation. Ils concernent toute personne qui entend raisonner au nom du bon sens. En effet, le procès, ou, mieux, les procès Sofri (quand je parle de "l'affaire", le nom de Sofri vaut comme synecdoque pour indiquer aussi Bompressi et Pietrostefani) semblent avoir été menés au mépris non des lois, mais de cette lumière naturelle qui nous conduit à affirmer - en maintes occasions de la vie - que quelqu'un qui dit avoir eu les cheveux qui se sont dressés sur la tête entend signifier son épouvante et que tout le reste n'est qu'un jeu pervers, comme le fait de vouloir démontrer qu'Achille ne rejoindra jamais la tortue. L'argument d'Achille a une grande valeur philosophique (il nous a conduits à penser l'analyse infinitésimale et les fractales), mais, quant à la réalité de tous les jours, notre lumière naturelle - c'est-à-dire le bon sens - nous dit qu'Achille est plus rapide que la tortue.

Pour parler plus simplement, toute personne raisonnant avec bon sens a le sentiment que Sofri a été condamné pour de mauvaises raisons. En disant "de mauvaises raisons", j'entends laisser une chance aux partisans de la culpabilité de Sofri. En admettant qu'il soit coupable, les raisons qui ont conduit à le déclarer coupable sont mauvaises. Et cela devrait préoccuper tout le monde, y compris les partisans de la culpabilité de Sofri : une société civile et civilisée ne peut admettre que l'on condamne quelqu'un - fût-ce à juste titre - en se fondant sur des raisonnements erronés. Il en va de nous tous. Tout le problème est là. Quand cela se produit, une société doit réclamer à cor et à cri la révision du procès.

Pourquoi les procès Sofri ont-ils tant ému l'opinion publique, y compris celle qui ne se sent pas proche des accusés ? Pour ces mêmes raisons - en dépit de la différence d'enjeu politique - qui amenèrent une (petite) partie de l'opinion publique à se mobiliser à propos du procès Braibanti. Un obscur professeur de province - dont je n'ai jamais fait la connaissance, ni avant ni après - avait été accusé de "détournement de mineurs" pour avoir séduit et débauché deux jeunes hommes (je dis bien, deux jeunes adultes) en les amenant à vivre avec lui un rapport homosexuel et - pire encore ! - à partager une vie de bohème et des idées allant "du marxisme à l'athéisme du philosophe juif (sic) Baruch Spinoza".

Il semblait très difficile de qualifier le délit de "détournement" en général, quand il y avait eu tout au plus abus de confiance, et il restait à savoir si le fait d'amener un adulte à avoir des relations sexuelles pouvait être défini comme un abus. Mais là n'était pas le seul problème : il était apparu très clairement à ceux qui avaient suivi l'affaire et lu les centaines de pages des actes et du verdict final que ce procès avait été mené en violant les règles de la logique et du raisonnable : causes prises pour les effets, et vice versa, sélection d'étranges indices défavorables à l'accusé (il s'occupait de la vie des fourmis, ses tiroirs contenaient des objets curieux, étranges, incongrus), etc.

La frange de l'opinion publique qui s'est mobilisée sur l'affaire a fait la seule et unique chose qu'elle pouvait ou devait faire : elle a examiné minutieusement les documents et dénoncé les vices de procédure, mentaux avant d'être juridiques. Braibanti a fini par être acquitté en appel. Il ne fut pas nécessaire de dire s'il était sympathique ou non, si on approuvait ou pas ses idées et ses tendances sexuelles : tout simplement, le délit n'existait pas - sauf à dire que l'homosexualité en est un - et c'était là un des éléments sur lesquels le jugement s'embrouillait de manière monstrueuse.

Pourquoi rappeler cet épisode ? Parce que les interventions pensées et ciblées sur l'essentiel - le procès était vicié - ont fini par influer dans le sens d'un réexamen plus équilibré de l'affaire. En revanche, si la rue avait été le théâtre de manifestations d'homosexuels réclamant la libération de Braibanti parce qu'il était un des leurs, je pense qu'il serait encore en prison. Je ne dis pas qu'il aurait été juste de réagir ainsi ; je dis simplement que cela se serait passé ainsi.

Revenons-en à Sofri. Nombre d'interventions en sa faveur, quoique diversement "habillées", ont été du type "moi, je le connais bien, il n'aurait pu faire une chose pareille". Je les trouve sinon dommageables, du moins inutiles. Dans n'importe quel procès, l'argument de la certitude morale est très faible, pour la simple et bonne raison que, au nom d'un principe universel, tout délinquant, une seconde avant de commettre son forfait, n'est pas encore un délinquant (sauf pour qui prône la théorie de la délinquance atavique). Quant à l'argument de l'accusé gentil garçon, affectueux et estimé de tous, c'est celui qu'utilisent toutes les mères quand leur fils a été cueilli la main dans le sac.

Les certitudes morales ont une grande valeur à titre personnel, mais aucune sur le plan juridique. Le pire, ce n'est pas qu'elles ne vaillent rien, c'est que, lorsqu'elles deviennent plébiscitaires et insistantes, elles risquent de nuire, car les juges tendent à résister à ce qu'ils ressentent comme une pression psychologique effectuée par ceux qui sont en relation de complicité avec les accusés. Je formule ici, d'une manière plus élaborée, l'idée : "Dieu me garde de mes amis. "

Il ne s'agit pas là d'une de mes extrapolations romanesques : on a vu que les manifestations de solidarité morale en faveur de Sofri ont souvent été vécues comme l'oeuvre d'un groupe de pression de Lotta continua, très puissant et uni malgré la diaspora qui a conduit certains de ses membres à droite, d'autres au centre et d'autres encore à ce peu de gauche qu'autorise la géographie politique actuelle.

Ces réserves sur la défense du style "je le connaissais bien" sont sans doute une de mes réticences personnelles. Toutefois, je crois que, pour une accusation de crime, soit on a les preuves de l'innocence de l'accusé - et on doit les présenter sans délais aux magistrats ; soit on n'a rien d'autre que des convictions morales - et on doit alors savoir qu'elles n'ont aucune valeur juridique. Tout au plus peut-on insinuer qu'un procès est vicié, car les jurés se sont laissé influencer par des convictions morales qui, en l'occurrence, s'appellent des préjugés : et ces pré-jugés, il faut les concevoir comme un élément négatif, et non pas positif. Le partisan des garanties juridiques n'agit pas parce qu'il est persuadé de l'innocence de quelqu'un : il agit pour que soit respecté le droit de cette personne à un jugement rapide et équitable.

Autre argument passionnel qui a beaucoup circulé : il est injuste de condamner un homme pour un crime commis il y a vingt ans, quand sa vie a désormais changé. Argument absurde, car il reviendrait à établir, d'une manière générale, que le temps éteint le délit. L'ambiguïté passionnelle de cet argument tient au fait qu'il est employé par ceux qui proclament l'innocence de Sofri et qui pourtant, le voulant libre parce qu'innocent, sont prêts à concéder sa culpabilité pourvu qu'on reconnaisse qu'il est devenu meilleur avec le temps. De nouveau, "Dieu me garde de mes amis. "

Tout aussi ambigus sont les appels au président de la République pour qu'il leur accorde la grâce, et je trouve juste et honorable que les accusés soient les premiers à refuser une solution de ce genre. En soi, l'argument est évident : si je me déclare innocent, je ne peux demander la grâce : je veux que mon innocence soit reconnue. M'accorder la grâce, c'est impliquer ma culpabilité. Pour la troisième fois, "Dieu me garde de mes amis. "

Il y a eu aussi des solidarités intéressées. Sofri a été et est encore utilisé cyniquement comme un coin à enfoncer dans la magistrature afin de la désavouer ; sa grâce est un passe-partout pour en obtenir d'autres et remettre à zéro les compteurs d'une série de procédures judiciaires.

Ainsi, coincé entre amis impulsifs et ennemis rusés, Sofri est destiné à écrire pendant très longtemps encore des épisodes de son emprisonnement en dernière page de la revue Panorama.

Et comment fait-on dans une société civile ? On fait ce que fit Zola pour Dreyfus, non pas en clamant que Dreyfus était très sympathique, mais en faisant le procès du procès, ce qui est le droit/devoir d'une opinion publique non hystérique. C'est exactement ce qu'a fait Carlo Ginzburg après le jugement de 1990. C'est pourquoi il est beaucoup plus important de lire ou relire ce livre et d'en publier de larges extraits dans les journaux et revues, plutôt que de signer des appels à n'en plus finir. Même si Ginzburg, dès le départ, affiche très loyalement ses convictions (ou mieux, pourrait-on dire, la faiblesse de ses convictions), en affirmant que la première raison qui le pousse à écrire est son amitié pour Sofri, il ne parle plus, après cette introduction, en termes émotifs ; il analyse les dépositions, les interrogatoires, les indices, les preuves et les contre-preuves, et tout lecteur reste perplexe devant un tel procès, où les preuves sont évaluées à l'aune d'un principe très préoccupant : chaque témoignage ou indice de la défense est récusé s'il diffère des témoignages du repenti accusateur.

Carlo Ginzburg va plus loin : il compare les procédés interprétatifs utilisés par les juges avec ceux qu'emploierait un historien sérieux pour confronter les témoignages dont il dispose. Ginzburg se refuse à penser que les deux procédés coïncident, et il nous le démontre. A la fin, il met en lumière une incompatibilité entre les procédés d'une enquête historique et ceux du procès et de la sentence.

Voilà pourquoi j'ai évoqué au début la possibilité d'une analyse logique de l'argumentation négationniste. Il y a une analogie entre les arguments visant à démontrer qu'un crime n'a pas été commis et ceux qui visent à démontrer qu'un crime a été commis : la faiblesse de leur argumentation. Dans certains cas, davantage encore que le droit des accusés ou des victimes, on doit garantir le droit, je ne dis pas de la raison, mais du bon sens. Il me semble que les arguments utilisés dans le procès Sofri sont contraires au bon sens.

Une telle façon de procéder est celle que l'on attend d'un homme de culture qui voudrait intervenir dans une affaire politique ou judiciaire. Ne pas exprimer des croyances, analyser les modes de raisonnement.

Evidemment, la leçon tirée du livre de Ginzburg n'a pas été accueillie avec assez d'attention, mais cela nous confirme dans l'idée que la seule chose sensée à faire est d'avancer dans la même direction. J'ai appris qu'un éditeur a l'intention de publier le jugement. Je ne sais s'il s'agit de tout l'ensemble, car le volume risque d'atteindre des dimensions rebutantes.

Quoi qu'il en soit, c'est certainement sur ce plan-là que nous devons aller de l'avant, et c'est l'unique grâce que les condamnés peuvent espérer - même si j'ai conscience que cela rallonge les délais. Mais il s'agit de savoir si on veut la justice et une garantie de justice, ou si on veut donner la preuve de son bon coeur. Pour ma part, je n'ai jamais vu d'injustices réparées grâce au bon coeur, même pas dans le cas d'un voleur repenti qui aurait restitué son butin. On doit continuer sur la trace de Ginzburg : obliger l'opinion publique à reconnaître qu'il faut réviser le procès.

Codicille. Je n'ai pas simplement la conviction "morale" que le procès Sofri ne s'est pas déroulé correctement. Je formule une hypothèse que je crois raisonnable en me fondant sur les données des procès que je connais - chose bien différente. Je voudrais (et je suis prêt à travailler et à faire travailler d'autres personnes en ce sens) que l'hypothèse soit rendue plus convaincante par un examen exhaustif de chacun des actes du procès. Mais je ne peux faire comme si ma réaction aux données que je connais n'était pas orientée d'une manière ou d'une autre (comme dans tout projet de recherche) par quelque pré-jugé. En effet, même si je n'ai pas de pré-jugés affectifs, j'ai des pré-jugés rationnels. Parler de pré-jugé rationnel n'est pas un oxymore : on commence toujours à analyser quelque chose en ayant formulé en son for intérieur l'ébauche d'un raisonnement induisant à penser qu'il est sensé d'avancer telle hypothèse plutôt que telle autre.

Voici donc les raisons "narratives" de mon pré-jugé. Le terme "narratif" n'est pas à prendre en un sens réducteur. Je suis de ceux qui pensent que les conditions narratives président à tout acte de compréhension des choses non seulement au niveau historique, mais aussi au niveau perceptif : pour comprendre n'importe quel phénomène, nous essayons de reconnaître une séquence plus ou moins "cohérente".

Si, au milieu d'un pré, ce printemps, une fleur a poussé que je n'avais jamais vue auparavant, il est plus cohérent et "économique" d'imaginer qu'un agent naturel a transporté une graine en ce lieu l'automne dernier, plutôt que de se dire qu'un jardinier fantôme est venu la planter nuitamment. La première histoire est plus vraisemblable que la seconde et on doit la formuler comme hypothèse en premier.

Venons-en à l'histoire de Sofri et de Lotta continua. Quiconque a lu le journal Lotta continua en son temps, indépendamment du fait qu'il partageait ou combattait ses idées, s'est aperçu d'une caractéristique typique de ce journal et de ce mouvement. Tandis que les autres publications de 68 affichaient en général un langage doctrinal (comme pour un bulletin interne destiné aux militants) ou, dans les cas les plus sauvages, se perdaient en invectives, Lotta continua a inventé une formule journalistique nouvelle, dans l'emploi du langage, le lexique, la syntaxe, la conception des titres. Ce n'est absolument pas un hasard si une très grande partie des ex-leaders du mouvement sont devenus des figures du journalisme (et cela explique, entre autres, pourquoi la solidarité envers Sofri a été si médiatisée).

Lotta continua avait inventé une formule journalistique, singulière dans le panorama soixante-huitard, que nous pourrions définir, sans offense, comme "persuasive". Son langage était médiatique, il avait, des mass media, la caractéristique la plus importante : le lecteur devait être rhétoriquement persuadé, frappé, séduit, convaincu ; il ne fallait jamais présupposer le consensus, il fallait le produire. Etre persuasif - j'irais jusqu'à dire (et toujours sans offense) : garder l'oeil sur l'audimat, voilà ce qui rendait Lotta continua différent des autres journaux de mouvement de l'époque.

Or, quel était le projet politique de Lotta continua quant à l'affaire Calabresi ? Il me paraît évident et acceptable, quoi qu'on pense de l'affaire Calabresi : le mouvement voulait délégitimer Calabresi, le traîner sur le banc des accusés pour avoir tué Pinelli, ou du moins convaincre le plus de gens possible que Calabresi était coupable et, avec lui, délégitimer le pouvoir dont il était le symbole désigné. On peut accuser Lotta continua d'avoir choisi le mauvais symbole, d'avoir été impitoyable et impie, d'avoir construit son propre coupable, de l'avoir fait au point de pousser beaucoup de monde à le haïr viscéralement, on peut l'accuser de tout, mais il faut reconnaître que tel était son but.

C'est pourquoi Lotta continua avait besoin de Calabresi vivant et culpabilisé à l'extrême. La présence de Calabresi était même devenue la condition de sa propre survie. Et comme les rédacteurs du journal et les leaders du mouvement avaient un grand sens médiatique, ils ne pouvaient ignorer que Calabresi assassiné deviendrait exactement l'opposé de ce qu'ils voulaient, une Victime, non plus le Méchant, mais le Héros. Du moins, c'est ce que suggèrent le bon sens et le sens journalistique. Certes, cela n'exclut pas la folie, mais, jusqu'à présent, il ne me semble pas que, dans le procès Sofri, on ait fait jouer la maladie mentale. Je veux dire que, si aujourd'hui un mystérieux assassin posait des bombes en série dans les cinémas, nous pourrions soupçonner un tas de gens, jusqu'aux plus insoupçonnables, mais les derniers que nous devrions soupçonner seraient les producteurs et les gérants des salles. Ils n'auraient aucun intérêt à cela ; au contraire, ils seraient les premiers à souffrir du phénomène.

Je conçois que le raisonnement "Calabresi leur était utile vivant, pour le tuer symboliquement, et non pas mort, ce qui les aurait obligés à le plaindre" peut sembler très cynique. Il l'est, du moins dans la mesure où est cynique tout raisonnement réaliste. Jusqu'à preuve du contraire, nous sommes amenés à supposer que Sofri et ses camarades agissaient de manière réaliste. Cela n'exclut pas que nous ayons sous-évalué le fait que certains lecteurs pouvaient les lire sous un autre angle et obéir ensuite à un instinct de vengeance. Mais c'est une autre histoire, sur laquelle Sofri lui-même a fait son autocritique.

Je considère comme raisonnable, pour ce crime-là comme pour tous les crimes, de recourir (entre autres) à l'argument "à qui profite le crime ?" Or, le procès et le jugement construisent une histoire où les protagonistes commettent une sorte de suicide collectif. Ce n'est pas là une histoire cohérente.

Certes, dans la vie, nous avons une foule d'histoires incohérentes. Mais ce soupçon d'incohérence me semble être une bonne raison pour relire l'histoire, car, telle qu'elle nous a été racontée, elle nous semble beaucoup trop mal ficelée. Et, pour juger de la cohérence d'une histoire, le repenti Marino peut être un témoin parmi tant d'autres, pas une autorité.

 

Umberto Eco

(c) Umberto Eco

En admettant qu'il soit coupable, les raisons qui ont conduit à le déclarer coupable sont mauvaises. Et cela devrait préoccuper tout le monde, y compris les partisans de la culpabilité de Sofri

 


Umberto Eco  est titulaire de la chaire de sémiotique de l'université de Bologne et écrivain. (Traduit de l'italien par Myriem Bouzaher).

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