LE JUGE ET L'HISTORIEN
CARLO GINZBURG
  Ed. VERDIER


 


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© Verdier

I N T R O D U C T I O N

'écris ces pages pour deux raisons. La première est personnelle. Je connais Adriano Sofri depuis plus de trente ans. C'est un de mes amis les plus chers. Au cours de l'été 1988, il a été accusé d'avoir poussé un homme à en tuer un autre. Je suis absolument certain que cette accusation est sans fondement. La cour d'assises de Milan est arrivée à des conclusions différentes. Le 2 mai 1990, elle a condamné Adriano Sofri, ainsi que Giorgio Pietrostefani et Ovidio Bompressi, à vingt-deux ans de prison et Leonardo Marino, leur accusateur, à onze ans de prison ; les deux premiers ont été condamnés comme mandants, les autres respectivement comme exécuteur matériel et complice de l'homicide, perpétré à Milan, le 17 mai 1972, sur la personne du commissaire de police Luigi Calabresi.

D'après la loi italienne, un inculpé doit être considéré comme innocent jusqu'au verdict définitif. Mais au début du procès de première instance, l'inculpé Adriano Sofri a déclaré publiquement qu'en aucun cas il ne se prévaudrait de la possibilité de faire appel. Pour ma part, j'ai eu aussitôt, comme d'autres, bien des doutes sur l'opportunité d'une telle décision ; mais pas sur la pureté des raisons qui l'inspiraient. Ces dernières années, en Italie, les procès pour crimes politiques ou mafieux ont souvent (très souvent) inversé en appel ou en cassation les verdicts de condamnation prononcés en première instance. En renonçant par avance à l'appel, Sofri a voulu éviter l'éventualité d'un acquittement à retardement. Un tel acquittement lui a semblé, à tort ou à raison, moins plein, moins limpide, comme voilé, obscurci. Certains ont considéré sa décision comme une inadmissible pression sur les juges d'un procès alors en cours. Ceux qui connaissent Adriano Sofri ont retrouvé là un trait de son caractère : une haute image de lui-même, indissolublement liée, dans le cas présent, à la certitude de sa propre innocence et à l'intransigeance vis-à-vis des compromis. Comme il a renoncé à faire appel, il ne pourra défendre lui-même sa propre innocence devant le tribunal lorsque se déroulera le procès de seconde instance.

J'écris, dans l'imminence de ce procès, poussé par l'angoisse qu'a fait naître en moi la condamnation qui a frappé de façon injuste un de mes amis, et par le désir de convaincre de son innocence. Mais la forme de ces pages (bien éloignée, on le verra, du témoignage) a une tout autre origine. Et j'en viens à la seconde raison à laquelle je faisais allusion auparavant.

Les actes du procès milanais et de l'instruction qui l'a précédé m'ont placé souvent face aux rapports, complexes et ambigus, entre le juge et l'historien. Voilà désormais des années que je tourne autour de ce thème. Dans d'autres essais, j'ai tenté d'enquêter sur les implications méthodologiques et politiques (au sens large du terme) d'une série d'éléments communs aux deux métiers : indices, preuves, témoignages. Une confrontation plus approfondie m'a semblé dès lors inévitable. Elle s'insère dans une longue tradition : le titre même (d'ailleurs peu original) de ce petit livre reprend ñ je m'en suis rendu compte tandis que je l'écrivais ñ celui d'un essai publié en 1939 par Piero Calamandrei. Mais aujourd'hui le dialogue, qui n'a jamais été facile, entre historiens et juges, a pris une importance cruciale pour les uns et les autres. Je tenterai d'expliquer pourquoi, en partant d'un cas concret : ce cas qui, pour les raisons que je viens d'exposer, me touche de si près.

 

Bologne, été-automne 1990

Les attendus du verdict ont été rendus publics, avec un très grave retard, le 12 janvier 1991. La seconde partie de cet écrit leur est consacrée. J'ai préféré maintenir une distinction entre les deux parties, pour des raisons que j'exposerai plus avant.

Los Angeles, février 1991

Je remercie pour leurs observations Paolo Carignani, Luigi Ferrajoli, Adriano Prosperi.

Le juge et l'historien

I

Un léger dépaysement. Voilà la première sensation qu'éprouve celui qui, habitué en raison de son travail à lire des procès d'inquisition du xvie et du xviie siècles, commence à lire les actes de l'instruction menée en 1988 par Antonio Lombardi (juge instructeur) et Ferdinando Pomarici (substitut du procureur) contre Leonardo Marino et ses présumés complices. Dépaysement, parce que ces documents ont, contre toute attente, une physionomie curieusement familière. Il y a des différences importantes, comme la présence d'avocats de la défense, d'ailleurs prévue par un manuel d'inquisition comme le Sacro Arsenale ñ l'Arsenal sacré ñ d'Eliseo Masini (Gênes, 1621), mais rarement effective à cette époque. Et toutefois, comme dans les tribunaux inquisitoriaux, voilà deux ou trois siècles, les interrogatoires des présumés coupables se déroulent en secret, à l'abri des regards indiscrets du public (voire dans des lieux non prévus à cet effet, comme des casernes de carabiniers).

Ils se déroulent ñ ou, plutôt, se déroulaient. Avec l'entrée en vigueur du nouveau code pénal, le secret de l'instruction a partiellement disparu, en Italie, dans le cas d'un procès criminel : du moins son aspect essentiellement inquisitorial qui s'accordait difficilement avec celui, essentiellement accusatoire, que constituait la phase des débats. L'instruction menée par Lombardi et Pomarici contre Marino et ses présumés complices a été l'une des dernières, peut-être même la dernière, à être menée suivant l'ancien code.

Mais l'impression de continuité avec le passé qui m'avait tout de suite frappé n'était pas uniquement liée aux aspects institutionnels de la phase d'instruction. Elle était due à une ressemblance plus subtile et plus précise avec les procès d'inquisition que je connais le mieux : ceux contre les femmes et les hommes accusés de sorcellerie. Dans ces derniers, l'appel en cause a une importance cruciale, surtout quand, au centre des confessions des accusés, il y a le sabbat, l'assemblée nocturne de sorcières et de sorciers. Parfois spontanément, le plus souvent poussés à le faire par la torture ou les suggestions des juges, les accusés finissaient par donner les noms de ceux qui avaient participé avec eux aux rites démoniaques. De la sorte, un procès pouvait (et ce fut de fait souvent le cas) en engendrer cinq, dix, vingt, voire finir par concerner des communautés entières. Mais l'inquisition romaine, héritière de l'inquisition médiévale (ou, comme on l'appela aussi, épiscopale) qui avait donné une impulsion décisive à la persécution de la sorcellerie, fut aussi la première à émettre des doutes quant à la légitimité juridique de ce type de procédure. Au début du xviie siècle, dans les milieux de la Congrégation romaine du Saint-Office, fut rédigé un document intitulé Instructio pro formandis processibus in causis strigum, sortilegiorum & maleficiorum [&laqno; Instruction sur la façon de mener les procès des sorcières, sorciers et faiseurs de maléfices »], qui marquait un tournant très net par rapport au passé. L'expérience, y disait-on, montrait que jusqu'alors les procès en sorcellerie n'avaient presque jamais été menés sur la base de critères acceptables. On prévenait donc les juges des tribunaux ecclésiastiques périphériques : ils devaient désormais, faisant preuve d'&laqno; exquises diligences judiciaires », contrôler toutes les affirmations des inculpés ; retrouver, si possible, les corps du délit ; prouver que guérisons et maladies ne pouvaient être attribuées à des causes naturelles.

Le procès dont je veux parler se fonde lui aussi sur une figure d'inculpé-témoin, sur un inculpé qui est, en même temps, son propre accusateur et celui d'autres personnes. Les auto-accusations de Leonardo Marino sont l'aboutissement d'une séquence tragique de faits bien connus. Je les rappelle brièvement. Le 12 décembre 1969, au point culminant de la période de grèves et de luttes ouvrières connue sous le nom d'autunno caldo (&laqno; l'automne chaud »), explose à Milan, dans un des sièges de la Banque de l'Agriculture, une bombe qui tue seize personnes (une autre mourra peu après) et en blesse quatre-vingt-huit. Deux jours plus tard, la police arrête un anarchiste, Pietro Valpreda, que les journaux modérés (le Corriere della Sera fut le premier à le faire) présentent à l'opinion publique comme l'auteur de l'attentat. Le cheminot anarchiste Giuseppe (dit Pino) Pinelli est convoqué à la Préfecture de police de Milan pour vérifications. Trois nuits plus tard, le corps de Pinelli passe par la fenêtre du bureau du commissaire Luigi Calabresi où se trouvaient alors un officier des carabiniers et quatre agents de police. Un journaliste trouve Pinelli étendu sur le sol, désormais sans connaissance. Deux heures plus tard, lors d'une conférence de presse nocturne improvisée, le préfet de police de Milan, Marcello Guida, déclare aux journalistes que Pinelli, placé devant les preuves irréfutables de sa complicité dans l'attentat perpétré par Valpreda, s'était jeté par la fenêtre en criant : &laqno; C'est la fin de l'anarchie. » Par la suite, cette version des faits fut démentie. On dit que Pinelli, durant une pause de l'interrogatoire, s'était approché de la fenêtre pour fumer une cigarette ; pris de malaise, il était tombé. À ces récits contradictoires s'oppose une troisième version, qui commence à circuler avec insistance dans les milieux de gauche et d'extrême-gauche : Pinelli, frappé par un des agents d'un coup de karaté mortel, avait été jeté de la fenêtre du bureau de Calabresi alors qu'il n'était déjà plus qu'un cadavre. Fin 1969, le groupe Lotta Continua entame, dans ses propres organes de presse, une violente campagne contre Calabresi, le commissaire qui menait l'interrogatoire, en l'accusant d'être l'assassin de Pinelli. Au bout de quelques mois, Calabresi porte plainte contre le journal Lotta Continua pour diffamation. Au cours du procès, le 22 octobre 1971, on décide l'exhumation du cadavre de Pinelli. Peu après, l'avocat de Calabresi récuse le président de la Cour ; le procès est renvoyé à une autre session. Le 17 mai 1972, Calabresi est tué de deux coups de pistolet devant la porte de son domicile. Personne ne revendique l'assassinat. Le jour suivant, un article du quotidien Lotta Continua porte sur cet acte un jugement en substance favorable (&laqno; un acte dans lequel les exploités reconnaissent leur propre volonté de justice »), mais sans se l'attribuer. Quelque temps après, plusieurs extrémistes de droite sont soupçonnés : la procédure est abandonnée, faute de preuves. Seize ans passent. Le 19 juillet 1988, un ex-ouvrier de chez Fiat, ancien militant de Lotta Continua, Leonardo Marino, se présente au poste de carabiniers d'Ameglia (non loin de Bocca di Magra, où il vit avec sa famille) : il est, dit-il, en proie à une crise de conscience et veut avouer divers délits liés à son militantisme passé. (La chronologie de ce repentir, telle que nous la donnons ici, est celle qui fut diffusée dans un premier temps, et non celle qui se fit jour deux ans plus tard, au cours du procès.) Le 20 juillet, Marino est conduit dans les bureaux du service actions des carabiniers de Milan où sont dressés les procès-verbaux de ses premières déclarations. Le lendemain, en présence du substitut du procureur, Ferdinando Pomarici, il déclare avoir participé non seulement à une série de vols à main armée commis entre 1971 et 1987 mais à l'exécution de Calabresi. Elle avait été décidée (toujours suivant la version de Marino), à la majorité des voix, par l'exécutif national de Lotta Continua. Lui-même, Marino, avait été incité à participer à l'action par un des dirigeants du groupe, Giorgio Pietrostefani ; il n'avait accepté qu'après avoir reçu (à Pise, à l'issue d'un meeting) une confirmation explicite de cette décision de la part de Sofri, auquel il était particulièrement lié. Quelques jours après sa rencontre avec Sofri, il s'était rendu à Milan et avait attendu Calabresi, devant son domicile, avec Ovidio Bompressi ; aussitôt après l'homicide, il avait fait monter Bompressi, l'exécuteur matériel, dans une automobile volée trois soirs auparavant, et s'était enfui. Le tout raconté avec une grande abondance de détails. Mais les récits, même minutieux, d'un accusé-témoin ne constituent pas une garantie suffisante : les juges de l'Inquisition romaine s'en étaient déjà rendu compte au début du xviie siècle en relisant les procès en sorcellerie menés par leurs collègues. Des aveux, pour être crédibles, doivent être corroborés par des confirmations objectives.

Nous verrons bientôt comment les juges du procès contre les auteurs présumés de l'assassinat de Calabresi ont affronté cette difficulté. Mais dès à présent, il faut souligner que trouver des preuves ou des confirmations objectives est une opération qui rapproche non seulement les inquisiteurs d'il y a trois cent cinquante ans des juges d'aujourd'hui, mais rapproche également des uns et des autres les historiens d'aujourd'hui. Sur cette dernière convergence, et surtout sur ses implications, il vaut la peine de s'attarder.

II

Les rapports entre histoire et droit ont toujours été très étroits, depuis, voilà deux mille cinq cents ans, que le genre littéraire que nous nommons &laqno; histoire » apparut en Grèce. Si le mot &laqno; histoire » (historia) dérive du langage médical, la capacité d'argumentation qu'elle suppose provient pour sa part du milieu juridique. L'histoire en tant qu'activité intellectuelle spécifique se constitue (comme Arnaldo Momigliano nous l'a rappelé voilà quelques années) au croisement de la médecine et de la rhétorique : elle examine cas et situations, en recherchant leurs causes naturelles selon l'exemple de la première, et les expose en suivant les règles de la seconde ñ un art de la persuasion né devant les tribunaux.

Dans la tradition classique, l'exposition historique (comme d'ailleurs la poésie) requérait, en premier lieu, une qualité que les Grecs nommaient enargheia et les Latins evidentia in narratione : la capacité de représenter avec netteté personnages et situations. Comme un avocat, l'historien devait convaincre au moyen d'une argumentation efficace, qui puisse le cas échéant donner l'illusion de la réalité ; non par la production de preuves, ni l'évaluation de preuves produites par d'autres. Ces activités-là revenaient en propre aux archéologues et aux érudits et, jusqu'à la seconde moitié du xviiie siècle, histoire et archéologie constituèrent des milieux intellectuels tout à fait indépendants, normalement fréquentés par des individus différents. Lorsqu'un érudit, le jésuite Henri Griffet ñ dans son Traité des différentes sortes de preuves qui servent à établir la vérité de l'histoire, 1769 ñ compara l'historien à un juge qui passe au crible preuves et témoignages, il manifesta une exigence encore insatisfaite, même si probablement elle était désormais ressentie par beaucoup d'autres. Elle devait se réaliser, quelques années plus tard, avec The Decline and Fall of the Roman Empire (&laqno; Le Déclin et la Chute de l'Empire romain », 1776) d'Edward Gibbon, la première úuvre où fusionnaient avec succès histoire et archéologie.

La comparaison entre historien et juge était promise à un brillant avenir. Dans sa célèbre formule, prononcée à l'origine par Schiller ñ Die Weltgeschichte ist das Weltgericht ñ, Hegel condensa, dans le double sens de Weltgericht (&laqno; tribunal du monde » mais aussi &laqno; jugement dernier »), le suc de sa propre philosophie de l'histoire : la sécularisation de la vision chrétienne de l'histoire universelle (Weltgeschichte). L'accent était mis sur la sentence (avec l'ambiguïté dont on vient de parler), mais on imposait à l'historien de juger personnages et événements en fonction d'un principe ñ les intérêts supérieurs de l'État ñ tendant souvent à être étranger tant au droit qu'à la morale. Dans l'ouvrage de Griffet, au contraire, l'accent était mis sur ce qui précède la sentence, c'est-à-dire sur l'évaluation impartiale des preuves et témoignages par le juge. À la fin du siècle, Lord Acton, dans le discours inaugural qu'il prononça lorsqu'il fut nommé Regius Professor d'histoire moderne à l'université de Cambridge (1895), insista sur l'une et sur l'autre : l'historiographie, quand elle se fonde sur des documents, peut s'élever au-dessus des controverses et devenir &laqno; un tribunal reconnu, le même pour tous ». Ces mots faisaient écho à une tendance qui se répandait alors rapidement, alimentée par le climat positiviste dominant. De la fin du xixe siècle aux premières décennies du xxe, l'historiographie, surtout l'historiographie politique ñ et, de façon toute particulière, l'historiographie de la Révolution française ñ prit un aspect judiciaire marqué. Mais, étant donné la tendance à associer étroitement passion politique et devoir professionnel d'impartialité, on considérait avec méfiance ceux qui, comme Taine (qui, pour sa part, s'était vanté de vouloir faire de la &laqno; zoologie morale »), examinaient le phénomène révolutionnaire en adoptant l'attitude d'un &laqno; juge suprême et imperturbable ». Alphonse Aulard, à qui l'on doit cette formule, tout comme Albert Mathiez, son adversaire à l'Université, préférèrent revêtir tour à tour les habits de procureur de la République ou d'avocat de la défense pour prouver, en se fondant sur des &laqno; dossiers » circonstanciés, les responsabilités de Robespierre ou la corruption de Danton. Cette tradition de réquisitoires à la fois politiques et moraux, suivis de condamnations ou d'acquittements, s'est poursuivie longtemps : Un jury pour la Révolution, écrit par un des plus célèbres historiens actuels de l'époque révolutionnaire, Jacques Godechot, fut publié en 1974.

Le modèle judiciaire eut, sur les historiens, deux effets interdépendants. D'une part, il les conduisit à se concentrer sur les événements (politiques, militaires, diplomatiques) qui, en tant que tels, pouvaient sans trop de difficultés être rapportés aux actions d'un ou de plusieurs individus ; d'autre part, il les amena à négliger tous les phénomènes (histoire des groupes sociaux, histoire des mentalités et ainsi de suite) qui ne se prêtaient pas à être enfermés dans ce réseau explicatif. Comme sur un négatif, nous reconnaissons, inversés, les mots d'ordre autour desquels se constitua la revue Annales d'histoire économique et sociale, fondée en 1929 par Marc Bloch et Lucien Febvre : refus de &laqno; l'histoire événementielle », invitation à étudier une histoire plus profonde, moins voyante. Il n'est pas étonnant de trouver dans les réflexions méthodologiques que Bloch rédigea peu avant sa mort cette exclamation ironique : &laqno; Robespierristes, anti-robespierristes, nous vous crions grâce : par pitié, dites-nous seulement quel fut Robespierre. » Face au dilemme &laqno; juger ou comprendre ? » Bloch optait sans hésiter pour la seconde alternative. C'était, comme cela nous paraît évident aujourd'hui, l'alternative historiographique qui allait l'emporter. Pour rester dans le domaine des études sur la Révolution française, la tentative d'Albert Mathiez pour expliquer la politique de Danton par sa corruption et celle de ses amis (La Corruption parlementaire sous la Terreur, 1927) nous paraît désormais inadéquate, tandis que la reconstitution de la Grande Peur de 1789 par Georges Lefebvre (1932) est devenue un classique de l'historiographie contemporaine. Lefebvre ne faisait pas partie, au sens strict, du groupe des Annales, mais La Grande Peur n'aurait jamais été écrite sans le précédent des Rois thaumaturges (1924) de Bloch, collègue de Lefebvre à l'université de Strasbourg. Ces deux livres tournent autour d'événements inexistants : le pouvoir de guérir les scrofuleux attribué aux rois de France et d'Angleterre, les agressions de bandes de brigands au service du &laqno; complot aristocratique ». Ces événements fantomatiques sont rendus historiquement signifiants par leur efficacité symbolique, c'est-à-dire par l'image que s'en faisaient une multitude d'individus anonymes. Il est difficile d'imaginer quelque chose de plus éloigné de l'historiographie moralisante inspirée par un modèle judiciaire.

Nous devons certes nous réjouir de la perte de prestige de cette dernière, qui est allée de pair avec la raréfaction de la figure de l'historien convaincu d'interpréter les raisons supérieures de l'État. Mais, tandis que, voilà une vingtaine d'années, il était possible de souscrire sans réserve à la nette distinction entre historien et juge qu'avait opérée Marc Bloch, les choses semblent aujourd'hui plus compliquées. La légitime exaspération qu'a provoquée l'historiographie inspirée par un modèle judiciaire tend, de plus en plus souvent, à englober aussi ce qui justifiait l'analogie entre historien et juge formulée, pour la première fois peut-être, par le jésuite érudit Henri Griffet : la notion de preuve. (Ce que je vais dire ne concerne que pour une faible part des phénomènes italiens. Pour paraphraser une formule de Brecht, on pourrait dire que les vieilles choses mauvaises ñ à commencer par la philosophie de Giovanni Gentile, présente de manière invisible dans notre paysage culturel ñ nous ont protégés des nouvelles choses mauvaises.)

Pour de nombreux historiens, la notion de preuve n'est plus à la mode, de même que celle de vérité, à laquelle elle est nouée par un lien historique (donc non nécessaire) très fort. Les raisons de cette dévalorisation sont nombreuses et ne sont pas toutes d'ordre intellectuel. L'une d'elles est, à n'en pas douter, le succès exagéré qu'a obtenu de part et d'autre de l'Atlantique, aux États-Unis et en France, le terme &laqno; représentation ». Étant donné l'usage qu'on en fait, il finit dans bien des cas par créer autour de l'historien un mur infranchissable. On tend à examiner la source historique exclusivement en tant que source d'elle-même (de la façon dont elle a été construite) et non de ce dont elle parle. En d'autres termes, on analyse les sources (écrites, iconographiques, etc.) en tant que témoignages de &laqno; représentations » sociales mais, en même temps, on refuse, comme une impardonnable naïveté positiviste, la possibilité d'analyser les rapports entre ces témoignages et les réalités qu'ils désignent ou représentent. Certes, ces rapports ne sont jamais évidents ; les définir en termes de reflets, voilà ce qui serait, pour le coup, naïf. Nous savons bien que tout témoignage est construit selon un code déterminé : atteindre la réalité historique (ou la réalité) en prise directe est, par définition, impossible. Mais inférer de cela l'impossibilité de connaître la réalité signifie tomber par paresse dans une forme de scepticisme radical qui est à la fois insoutenable d'un point de vue existentiel et contradictoire du point de vue logique : comme on le sait, le choix fondamental du sceptique n'est pas soumis au doute méthodique qu'il prétend professer.

Pour moi, comme pour beaucoup d'autres, les notions de &laqno; preuve » et de &laqno; vérité » sont, au contraire, partie intégrante du métier d'historien. Cela n'implique évidemment pas que des phénomènes inexistants ou des documents falsifiés soient peu signifiants sur le plan historique : Bloch et Lefebvre nous ont enseigné le contraire depuis bien longtemps. Mais l'analyse des représentations ne peut faire abstraction du principe de réalité. L'inexistence des bandes de brigands rend plus significative (parce que plus profonde et plus révélatrice) la peur des paysans français durant l'été 1789. Un historien a le droit de repérer un problème là où un juge rendrait un non-lieu. C'est là une divergence importante, qui suppose cependant un élément pouvant unir historiens et juges : l'usage de la preuve. Le métier des uns et des autres se fonde sur la possibilité de prouver, en fonction de règles déterminées, que x a fait y ; x pouvant désigner indifféremment le protagoniste, éventuellement anonyme, d'un événement historique ou le sujet impliqué dans une procédure pénale ; et y une action quelconque.

Mais il n'est pas toujours possible d'obtenir une preuve ; et quand bien même on y arrive, le résultat relèvera toujours de la probabilité (fût-elle de neuf cent quatre-vingt-dix-neuf pour mille) et non de la certitude. Ici se greffe une divergence ultérieure, une de celles, nombreuses, qui marquent, au-delà de la contiguïté préliminaire dont nous avons parlé, la profonde séparation entre historiens et juges. Je tenterai de lui donner forme au fur et à mesure. Alors émergeront les implications ñ et les limites ñ de l'analogie, très évocatrice, suggérée par Luigi Ferrajoli : &laqno; Le procès est, pour ainsi dire, le seul cas d'"expérimentation historiographique" : on y fait jouer les sources de vivo, non seulement parce qu'elles sont recueillies directement, mais aussi parce qu'elles sont confrontées les unes aux autres, soumises à des examens croisés et incitées à reproduire, comme dans un psychodrame, l'affaire qui est jugée. »


C H R O N O L O G I E

 

12 décembre 1969. Au plus fort des luttes ouvrières de l'&laqno; automne chaud », quatre attentats frappent à Rome l'Autel de la Patrie et la Banque Nationale du Travail, et à Milan la Banque Commerciale et la Banque de l'Agriculture. Ce dernier attentat fait seize morts. La police, les autorités gouvernementales et la grande presse proclament aussitôt que les anarchistes sont responsables.

15 décembre 1969. Le cheminot anarchiste Pino Pinelli meurt en tombant du quatrième étage de la préfecture de police de Milan ñ où se trouve le bureau du commissaire Luigi Calabresi ; il était illégalement détenu et interrogé depuis plus de trois jours. La préfecture de police soutient qu'il s'est jeté par la fenêtre à cause des preuves accablantes contre lui et l'anarchiste Pietro Valpreda. Cette version montre aussitôt sa fausseté. Cet épisode suscite une énorme émotion. Lotta Continua, dans son journal, se déclare persuadé que Pinelli a été assassiné et que, dans le massacre du 12 décembre, sont impliqués des services de l'État.

1970. Classée en mai, l'enquête sur Pinelli est rouverte de fait quand le commissaire Calabresi porte plainte contre le journal Lotta Continua, qui l'accuse depuis des mois, au moyen d'articles et de dessins humoristiques. Le procès s'ouvre en octobre 1970, mais s'interrompt au mois d'avril suivant, quand la cour décide l'exhumation du cadavre de Pinelli pour de nouvelles expertises. L'avocat de Calabresi récuse le président, responsable, selon ses dires, d'avoir exprimé confidentiellement une position défavorable au commissaire.

automne 1971. Par suite d'une plainte portée cette fois-ci par la veuve de Pinelli, Licia, Calabresi et d'autres fonctionnaires et agents de la préfecture de police de Milan sont inculpés d'homicide. L'affaire est classée en octobre 1975 par le juge D'Ambrosio, qui exclut à la fois homicide et suicide et suggère la thèse d'un &laqno; malaise actif ».

5 mai 1972. À Pise, à la veille des élections politiques anticipées, des heurts violents se déroulent entre les forces de police et des jeunes qui, à l'appel de Lotta Continua, tentent d'interdire la tenue d'un meeting du parti néo-fasciste, le MSI. Au cours de ces heurts, un jeune anarchiste, Franco Serantini, est sévèrement matraqué ; il meurt de ses blessures deux jours plus tard en prison, faute de soins.

17 mai 1972. Calabresi est assassiné en sortant de chez lui, via Cherubini à Milan, de deux coups de pistolet tirés à bout portant. Les premières enquêtes sont menées en direction de personnes liées à Lotta Continua. On désigne tout d'abord comme suspects un ancien ouvrier d'Alfa Romeo ayant émigré en Allemagne, deux militants irlandais, un homme et une femme invités en Italie par Lotta Continua, une jeune Milanaise, et d'autres encore.

31 mai 1972. À Peteano, près de Gorizia, trois carabiniers attirés dans un guet-apens sont tués par l'explosion d'une bombe. Des officiers supérieurs des carabiniers, qui seront par la suite formellement inculpés pour avoir lancé de fausses pistes (certains seront d'ailleurs condamnés), accréditent, en l'attribuant au &laqno; repenti » Marco Pisetta, la thèse d'un dessein unique de Lotta Continua à l'origine de l'assassinat de Calabresi et de la tuerie de Peteano.

17 mai 1973. Au cours de la cérémonie d'inauguration d'un buste du commissaire Calabresi à la préfecture de Milan, en présence du ministre de l'Intérieur Rumor, Gianfranco Bertoli, qui se déclare anarchiste individualiste, lance une grenade qui provoque une tuerie parmi les personnes sans défense qui se trouvaient là. Fin 1990, on reparle de Bertoli, qui est en prison depuis dix-huit ans après une condamnation à perpétuité, comme d'un des membres de l'organisation Gladio. Les services secrets soutiennent qu'il s'agit d'une homonymie, tandis que le magistrat chargé de l'enquête découvre que le dossier sur son cas est incomplet. Un dossier au nom de Bertoli avait été ouvert par Calabresi avant sa mort. Le lendemain du meurtre de Calabresi, les informations sur Bertoli et une photo de lui avaient été envoyées par la préfecture de police de Venise à celle de Milan pour être montrées aux témoins oculaires de l'attentat, qui déclarèrent ne pas l'avoir vu.

1974. Deux militants d'extrême-droite, le Milanais Gianni Nardi et le Romain Bruno Stefano, sont inculpés du meurtre de Calabresi, avec une de leurs amies, l'Allemande Gudrun Kiess. Nardi est accusé d'avoir tiré, Gudrun Kiess d'avoir conduit la Fiat 125 bleue utilisée lors de l'attentat. Après quelques mois, les deux hommes sont disculpés car ils fournissent un alibi ; Gudrun Kiess reste encore quelque temps en prison bien que ses deux coïnculpés soient innocentés et qu'elle-même n'ait pas de permis de conduire.

novembre 1976. Autodissolution de Lotta Continua. Le quotidien continuera d'exister pendant quelques années.

1980. Sur la base de rumeurs provenant d'ex-militants de la &laqno; lutte armée », un militant milanais de Lotta Continua, Marco Fossati, est mis en examen pour le meurtre de Calabresi. Fossati l'apprend par le titre et la photographie d'un magazine : le juge d'instruction, Lombardi, ne lui a rien notifié.

28 juillet 1988. Adriano Sofri, Giorgio Pietrostefani et Ovidio Bompressi sont arrêtés chez eux à l'aube et transférés à Milan dans des casernes de carabiniers. Les deux premiers sont accusés d'être les donneurs d'ordre, le troisième d'être l'exécuteur du meurtre de Calabresi pour le compte de Lotta Continua. L'inculpation repose sur les déclarations de Leonardo Marino qui, pour sa part, s'accuse d'avoir conduit la voiture ayant servi au crime. Trois mois plus tard, les trois hommes sont remis en liberté.

août 1989. Le juge Lombardi clôt l'instruction, en décidant le renvoi en jugement, pour le meurtre du commissaire Calabresi, des quatre accusés qui, à l'exception de Sofri, sont également inculpés pour une série de vols à main armée commis, selon Marino, entre 1971 et 1973. Marino et d'autres personnes qu'il a dénoncées sont également inculpés pour d'autres vols à main armée commis jusqu'en 1987.

janvier 1990. Le procès s'ouvre à Milan, devant la troisième chambre de la cour d'assises. La cour arrête préliminairement la non-prise en compte des vols &laqno; post-politiques » et l'inclusion des autres. Le 2 mai 1990, après cinq jours de délibérations, la cour condamne Sofri, Pietrostefani et Bompressi à vingt-deux ans et Marino à onze ans de prison pour le meurtre de Calabresi. Interviennent des acquittements pour certains délits mineurs, et la prescription dans tous les autres cas. Sofri confirme sa décision de ne pas faire appel. Le parquet de Milan décide de suspendre l'exécution du verdict à son encontre, à cause du lien entre sa position et celle de ses coïnculpés qui, eux, font appel.

janvier 1991. Huit mois et demi après le verdict, les attendus sont déposés.

12 juillet 1991. Le verdict est confirmé en appel. Le cas de Sofri, qui a refusé de faire appel, est adjoint à celui de ses amis.

23 octobre 1992. Les chambres réunies de la Cour de cassation annulent le premier procès.

21 décembre 1993. Verdict d'acquittement. Les attendus du verdict, rédigés par un des assesseurs favorables à la thèse de la culpabilité des accusés, amènent la Cour de cassation à annuler également ce procès, le 27 octobre 1994.

11 novembre 1995. Nouveau verdict concluant à la culpabilité des inculpés. Bompressi, Pietrostefani et Sofri sont condamnés à 22 ans de prison. Leonardo Marino, dont les dénonciations constituent le seul élément à charge, bénéficie pour sa part de la prescription des faits qui lui sont reprochés. La Cour de cassation confirme ce dernier verdict le 22 janvier 1997.

24 janvier 1997. Bompressi et Sofri se présentent à la prison de Pise où ils sont incarcérés. Giorgio Pietrostefani, qui résidait en France, d'où il ne risquait pas d'être extradé car la loi française aurait considéré qu'il y avait prescription des faits qui lui sont reprochés, décide de rejoindre ses camarades pour mener à leurs côtés le combat afin que soit reconnue leur innocence. Il quitte la France le 29 janvier pour être à son tour emprisonné à Pise.